Un rapport accuse Washington d'avoir exagéré la menace irakienne

L'éditorial du Monde

Le Monde

Le Vendredi 8 Janvier 2004

a Fondation Carnegie pour la paix internationale affirme que les Etats-Unis ont "systématiquement" déformé et exagéré la menace présentée par les armes de destruction massive. 400 experts militaires chargés de trouver des ADM ont été rappelés aux Etats-Unis. 

Le gouvernement américain a "systématiquement" déformé le danger que représentaient les programmes d'armement non conventionnels de l'Irak, affirme la Fondation Carnegie pour la paix internationale. Dans un rapport intitulé "Armes de destruction massive en Irak : preuves et enjeux", le groupe de réflexion américain assure que la menace irakienne n'avait rien d'imminent. "Les programmes d'armes de destruction massive de l'Irak représentaient une menace à long terme qui ne pouvait être ignorée. Ils ne posaient toutefois pas une menace immédiate pour les Etats-Unis, la région ou la sécurité mondiale", affirme-t-il. 

Ce document d'une centaine de pages, qui a demandé six mois de travail, passe au crible les informations présentées avant la guerre et les déclarations faites à l'époque par les responsables de l'administration George W. Bush. Il accuse Washington d'avoir "fait une présentation inexacte", des efforts des inspecteurs de l'ONU, alors que l'action des Nations unies "apparaît bien plus fructueuse que cela n'a été reconnu avant la guerre". Selon ses auteurs, les responsables américains ont aussi "régulièrement écarté dans leurs déclarations publiques les mises en garde, les probabilités et les expressions d'incertitude contenues dans les évaluations du renseignement".

L'étude souligne qu'aucun "élément convaincant" ne permettait de démontrer que Bagdad avait réactivé son programme nucléaire. Les inspecteurs de l'ONU avaient, qui plus est, établi dès 1991 que les agents innervants susceptibles d'être utilisés comme armes chimiques étaient hors d'état, insiste l'organisme, proche du centre gauche. Une certaine incertitude régnait, en revanche, en ce qui concerne les programmes bactériologiques, mais il s'agissait seulement d'une menace potentielle, dans la mesure où Bagdad ne possédait aucune arme opérationnelle. Le rapport concède en revanche que le programme balistique était bien actif en 2002 et ajoute que l'Irak était en train de se doter des capacités nécessaires à la construction de missiles d'une portée supérieure aux limites fixées par les Nations unies.

 
PRESSIONS POLITIQUES 

Les auteurs jugent, en outre, peu probable que l'ancien régime soit parvenu à détruire ou à dissimuler son arsenal de destruction massive présumé, ainsi que les preuves d'une réactivation éventuelle de ses recherches nucléaires. Aucune trace d'ADM n'a été découverte en Irak depuis la chute du régime de Saddam Hussein, en avril. "Les responsables de l'administration ont systématiquement déformé la menace que représentaient les ADM et les programmes de missiles balistiques", affirment-ils, avant d'ajouter qu'"il n'existe aucune preuve qui permette d'affirmer que l'Irak aurait pu fournir des ADM à Al-Qaida".

Avant 2002, les agences de renseignement américaines semblaient surestimer les arsenaux chimique et biologique de Bagdad, mais évaluaient correctement les programmes balistique et nucléaire. Après 2002 et jusqu'à la guerre, il semble qu'un climat d'intenses pressions politiques se soit installé, poursuivent les auteurs, pointant du doigt le document intitulé "National Intelligence Estimate", élaboré selon eux à la hâte par les services de renseignement pour justifier le recours à la force. Ces facteurs laissent penser que "la communauté du renseignement a commencé à être indûment influencée par les responsables politiques", concluent-ils.

La Maison Blanche a affirmé jeudi que le rappel des 400 membres de l'équipe militaire chargés de trouver des armes de destruction massive en Irak ne signifiait pas l'interruption des recherches d'un éventuel arsenal interdit. "Le Groupe de recherches sur l'Irak (Iraq Survey Group) continue son travail", a déclaré aux journalistes Scott McClellan, porte-parole du président américain George Bush. L'ISG est chargé de trouver les armes de destruction massives qui ont justifié l'entrée en guerre des Etats-Unis en Irak pour renverser Saddam Hussein. "Le rapport intérimaire (de l'ISG) nous a déjà appris que le régime de Saddam Hussein était en situation de violation" des exigences de L'ONU en matière de désarmement, a cependant affirmé M. McClellan.

 
AUCUNE ADM DÉCOUVERTE

Le New York Times rapporte dans son édition de jeudi que le retrait de l'équipe chargée de récupérer ces armes donne à penser que l'administration américaine ne s'attend plus à découvrir des armements prohibés. "Ils ont collecté tout ce qui valait la peine d'être collecté", a déclaré un responsable américain au journal, à propos de cette équipe de techniciens regroupés dans le Joint Captured Materiel Exploitation Group, dirigé par un général australien non identifié. Leur mission comprenait la recherche de dépôts d'armes et d'autres sites de lanceurs de missiles qui auraient pu être utilisés avec des armes interdites, a précisé au New York Times un autre responsable du département de la défense.

Toutefois, une autre équipe de l'ISG également à la recherche d'armes chimiques et biologiques se trouve toujours en Irak. En tout, 1 400 techniciens sont sur place et ont collecté des matériels suspects mais n'ayant pas de rapport avec un programme d'armes illégal, poursuit le journal.

Le chef de l'ISG depuis mai, David Kay, a indiqué en décembre aux responsables américains qu'il envisageait de quitter son poste. En octobre, il avait annoncé, dans un rapport intermédiaire, qu'aucune arme de destruction massive n'avait été trouvée en Irak, seulement des documents révélant des dizaines de programmes de développement et des tentatives de les cacher à l'ONU. M. Kay ajoutait toutefois que les documents trouvés en Irak permettaient de penser que Saddam Hussein avait l'intention de développer des armements illicites et qu'il avait même peut être conservé la capacité de le faire. Il reste maintenant à M. Kay à rendre son rapport final sur ce sujet.

Mercredi, le Washington Post rapportait que les entretiens avec les scientifiques irakiens et les enquêteurs laissaient penser que le régime de Saddam Hussein avait dissimulé des recherches d'armements qui ne dépassèrent jamais le stade de la programmation. Le tableau qu'on peut se faire de ces recherches, écrivait le Post, "suggère que au-delà de ces ambitions l'Irak ne disposait pas des moyens nécessaires pour produire un arsenal interdit à l'échelle telle que celle qu'elle avait avant la guerre du Golfe en 1991".

En dépit de cette absence de preuves d'ADM, le gouvernement américain continue à affirmer que la recherche d'armes de destruction massive se poursuit en Irak en insistant sur la saisie de milliers de documents n'ayant pas encore livré tous leurs secrets.
 

Avec AFP et Reuters

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