Irak : polémiques contre l'administration Bush

L'éditorial du Monde

Le Monde

Le Mardi 13 Janvier 2004

   La polémique a pris de l'ampleur, lundi, après les propos très critiques de l'ancien secrétaire au Trésor Paul O'Neill à l'encontre de l'administration Bush, contraignant la Maison Blanche à allumer des contre-feux. Selon M. O'Neill, la chute du président irakien Saddam Hussein était une priorité dès le début de la présidence, en janvier 2001, soit huit mois avant les attentats du 11 septembre. Au même moment, le Collège de guerre de l'armée américaine publie un rapport accablant pour l'administration Bush.

Interrogé sur la controverse, le président Bush s'est contenté de rendre hommage à M. O'Neill, le premier membre de son gouvernement à l'avoir quitté en décembre 2002. "J'apprécie l'action de l'ancien secrétaire au service de notre pays", a-t-il déclaré lundi à Monterrey (Mexique), en marge du Sommet des Amériques. 

M. Bush est ensuite revenu, sans y faire directement allusion, sur l'une des accusations de M. O'Neill, selon qui la chute du président irakien Saddam Hussein était une priorité dès le début de la présidence, en janvier 2001, soit huit mois avant les attentats du 11 septembre.

Le président a affirmé avoir hérité, sur le sujet irakien, de la politique menée par son prédécesseur, Bill Clinton. "Nous mettions en forme une politique conforme à ces lignes de conduite et soudain il y a eu le choc du 11 septembre", a-t-il expliqué.

A Washington, le département du Trésor a parallèlement annoncé qu'il demandait l'ouverture d'une enquête officielle pour déterminer si M. O'Neill n'avait pas violé le secret de documents officiels en se confiant à un journaliste, Ron Suskind, pour un livre sur les dessous de l'administration qui sera publié dans les prochains jours.

Selon M. Suskind, ancien journaliste du Wall Street Journal, l'ex-secrétaire au Trésor a eu accès à des documents, dont l'un marqué "secret" qui était intitulé "plan pour l'Irak post-Saddam", discuté dès janvier et février 2001.

La Maison Blanche y évoquait des plans de déploiement de forces de paix, de tribunaux de guerre ou même de répartition des richesses pétrolières irakiennes, selon M. Suskind.

M. O'Neill a également indiqué, dans un entretien au magazine Time publié lundi, n'avoir "jamais vu dans les rapports du renseignement (...) de vraie preuve" de la présence d'armes de destruction massives en Irak. "Il y avait des affirmations et des assertions exprimées par des gens, mais je ne suis pas né de la dernière pluie, et je sais la différence entre une preuve et des assertions ou illusions ou conclusions qu'on peut tirer d'un faisceau de présomptions", a précisé l'ancien ministre.

Pour Terry McAuliffe, l'un des dirigeants du Parti démocrate, ces déclarations posent de nouveau "la question centrale" : "Est-ce que le président Bush et la Maison Blanche ont comploté pour engager les Etats-Unis dans une guerre en Irak longtemps avant les attentats du 11 septembre ?"

Les propos de M. O'Neill confirment que "la priorité donnée par l'administration Bush n'était pas liée à la guerre contre le terrorisme", a renchéri Wesley Clark, candidat à l'investiture démocrate pour l'élection présidentielle de novembre et opposant à la guerre.

Dans le livre de M. Suskind, intitulé Le Prix de la loyauté, M. O'Neill met également en cause le manque de dialogue entre le président américain et ses proches collaborateurs, en présentant M. Bush comme un président si peu impliqué qu'il semble conduire les réunions de son gouvernement "comme un aveugle au milieu de sourds".

Pour étayer ses révélations, l'ancien ministre a transmis, selon Ron Suskind, près de 19 000 documents internes.

Réputé pour son franc-parler, M. O'Neill avait quitté son poste en décembre 2002 après des divergences avec une partie de la politique promue par M. Bush.


UN RAPPORT CRITIQUE DU COLLÈGE DE GUERRE

Un rapport du Collège de guerre de l'armée américaine publié au même moment est également très critique face à la politique de M. Bush en Irak. L'invasion de l'Irak a été "une guerre préventive inutile" qui a détourné l'attention de la "guerre contre le terrorisme" et privé les Etats-Unis de ressources importantes à cet égard, à en croire une étude publiée par le Collège de guerre de l'armée américaine.

Ce document de 56 pages a été écrit par Jeffrey Record, un expert reconnu des questions de défense, qui travaille pour l'Institut d'études stratégiques du Collège de guerre de l'armée américaine. Lundi, un haut responsable du Pentagone a estimé que M. Record était en droit de penser ce qu'il voulait mais que l'administration Bush continuait de considérer la guerre en Irak comme le front central de sa "guerre contre le terrorisme". 

Dans son rapport, Jeffrey Record exhorte le président George Bush à recentrer les efforts américains sur la traque d'Oussama Ben Laden, chef de la nébuleuse islamiste Al-Qaida, accusée des attentats du 11 septembre 2001. Selon lui, la guerre en Irak a marqué une pause dans cette "guerre contre le terrorisme". Pour M. Record, l'administration Bush a eu tort de considérer Al- Qaida et l'Irak de Saddam Hussein "comme une seule et même menace terroriste". "Il s'est agi d'une erreur stratégique de premier ordre parce qu'elle n'a pas tenu compte des différences majeures entre ces deux entités en ce qui concerne leur niveau de menace", écrit-il.


"QUÊTE SANS ESPOIR DE LA SÉCURITÉ ABSOLUE"

"Il en est résulté une guerre préventive inutile (...) qui a créé un nouveau front au Proche-Orient pour le terrorisme islamiste, détourné l'attention et les ressources nécessaires à la sécurisation du territoire américain contre de nouveaux assauts d'Al-Qaida", ajoute-t-il. 

L'Institut de recherches stratégiques du Collège de guerre de l'armée américaine publie des analyses relatives à l'armée et aux questions de sécurité nationale. Ses chercheurs sont encouragés à adopter un ton critique vis-à-vis des politiques menées. Lawrence Di Rita, chef de la communication du Pentagone, a relativisé l'importance de ces écrits. "Des choses sont publiées en permanence. (...) Je ne peux pas dire que je ne suis pas d'accord avec l'analyse (de M. Record) parce que je ne l'ai pas lue", a-t-il dit, ajoutant qu'il ne savait pas si Donald Rumsfeld, le chef du Pentagone, la lirait.

Dans son étude, M. Record s'en prend à la doctrine de l'administration Bush et au fait qu'elle s'attaque à des ennemis très divers comme les Etats voyous, les organisations terroristes ou encore les armes de destruction massive. Pour lui, les objectifs avoués de la Maison Blanche sont "irréalistes et condamnent les Etats-Unis à une quête sans espoir de la sécurité absolue". 

Ces objectifs, explique-t-il, sont la destruction d'Al-Qaida et des autres organisations transnationales affiliées, la stabilisation de l'Irak, la démocratisation du Proche-Orient, la fin de la prolifération des armes de destruction massive et la disparition du terrorisme en tant que manière de faire la guerre. 

Dans un entretien, M. Record s'en est par ailleurs pris au concept même de "guerre contre le terrorisme". "Le terrorisme est un nom commun. C'est une technique. Comment faire la guerre au terrorisme, par opposition à des organisations terroristes spécifiques ?", a-t-il demandé. "Je ne crois pas que les Etats-Unis aient le pouvoir de débarrasser le monde du terrorisme", a-t-il ajouté.

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