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Les états d'âme de la réserve
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Patrick Jarreau
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Le
Monde
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Le Mercredi 14 Janvier 2004
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Mobilisés en Irak et en Afghanistan, les militaires manifestent les premiers signes d'impatience et de lassitude. Les réservistes, surtout, qui ne s'attendaient pas à faire la guerre.
L'hebdomadaire Time en a fait sa "personne de l'année" et lui a consacré un beau reportage écrit et photographié. En novembre, la parution du livre de souvenirs de Jessica Lynch, capturée et délivrée dans des conditions controversées, lors des combats de mars, a attiré l'attention sur ces jeunes hommes et femmes, engagés à la fin des années 1990 et qui ne s'attendaient pas à faire la guerre. Pour l'essentiel, cependant, le soldat américain en Irak est resté en marge de l'actualité.
Les médias américains ne parlent pas beaucoup de ces militaires, de leur comportement, de leurs réactions, de l'idée qu'ils se font de leur rôle. Aux Etats-Unis comme ailleurs, l'armée reste la Grande Muette.
Cette discrétion est fortement encouragée par le Pentagone. Autant la période des combats "majeurs", du début de l'intervention à l'occupation de Bagdad, a été largement ouverte aux journalistes, notamment à ceux qui étaient intégrés dans les unités, autant la phase de l'occupation est devenue, très vite, opaque. En Irak, les précautions prises contre la guérilla et le terrorisme ont réduit l'accès des reporters aux unités. Des frictions se sont produites dans les moments les plus tendus. Une équipe de la chaîne de télévision ABC a ainsi été mise en cause par le commandement militaire à Bagdad pour avoir filmé dans l'hôtel atteint par un tir de roquettes qui visait le secrétaire adjoint à la défense, Paul Wolfowitz, fin octobre.
Aux Etats-Unis mêmes, en vertu d'une décision qui date de l'opération de Panama, en 1989, la presse et la télévision n'ont pas accès à la base aérienne de Dover, dans le Delaware, où arrivent les body-bags, les funestes sacs contenant les corps des soldats tués - environ 500 depuis le déclenchement de la guerre, en mars. Cette restriction, contre laquelle les médias ont protesté, peut être considérée comme salutaire pour décourager tout sensationnalisme morbide, mais elle est incongrue dans un pays où la liberté de l'information est censée être absolue. Pour ce qui est des obsèques des soldats, la publicité qui leur est donnée dépend des familles, mais, du côté des autorités, la discrétion est de rigueur, sans présence officielle autre que celle que prévoit le strict protocole militaire.
Plus étrange, et peut-être plus révélateur, les informations sur les blessés inspirent la méfiance. Leur nombre total est, officiellement, d'un peu plus de 2 800, dont 300 blessures classées "non hostiles", c'est-à-dire sans rapport avec les combats, embuscades ou attentats. Cependant, en réponse à des questions posées en novembre et en décembre par des journaux et agences d'information, le Pentagone a indiqué avoir procédé à près de 11 000 évacuations sanitaires. La différence, soit 8 000 personnes évacuées, s'expliquerait par d'autres blessures "non hostiles" et par des maladies et divers troubles somatiques et psychiques, de gravité très inégale.
Cependant, des plaintes ont été exprimées au sujet de la façon dont certains de ces soldats ont été traités, dans des hôpitaux sous-équipés, par exemple à Fort Stewart, en Géorgie, où plusieurs centaines d'entre eux auraient attendu des semaines, durant l'été, avant que leurs dossiers soient vus par des médecins compétents. Le type de résistance qu'affrontent les forces de la coalition a pour conséquence de multiplier les mutilations des membres et du visage. A l'abri dans des véhicules blindés et protégés par leurs casques et gilets pare-balles, les soldats sont exposés aux effets des grenades et roquettes lancées lors des embuscades et à la grenaille des bombes artisanales utilisées dans les attentats-suicides.
Un journaliste de Time, Michael Weisskopf, qui accompagnait une patrouille dans Bagdad, a eu la main arrachée par une grenade qu'il a rejetée hors du Humvee où il se trouvait avec des soldats. Fin décembre, des journaux locaux et le New York Times ont raconté l'histoire du sergent Jeremy Feldbusch, 24 ans, un ranger de Blairsville, en Pennsylvanie. Atteint à la face par un éclat d'obus, il a eu la vie sauve, mais il est aveugle. Les chirurgiens militaires opèrent beaucoup de blessures localisées entre la visière du casque et le col du gilet pare-balles.
Depuis la fin de la conscription, en 1973, le système militaire américain est composé de soldats d'active, entourés de réser-vistes. La réserve comprend les gardes nationaux, qui dépendent des Etats, mais qui deviennent mobilisables par le gouvernement fédéral en période d'urgence nationale, et les réservistes de chaque arme, ceux de l'infanterie étant les plus nombreux. Les forces américaines en Irak, soit 125 000 hommes et femmes, comptent un quart de réservistes. Après la grande rotation en cours, au terme de laquelle les effectifs déployés seront un peu moins nombreux, la proportion de réservistes sera de 40 %. Leur rôle est essentiel, car c'est dans leurs rangs que se trouvent les professionnels nécessaires pour la reconstruction du pays, ce fameux nation-building dont George Bush et son équipe ne voulaient pas entendre parler quand ils sont arrivés au pouvoir en 2001.
La police militaire, par exemple, dont l'insuffisance a été lourde de conséquences, permettant les pillages d'avril et mai et l'extension de la criminalité à Bagdad et ailleurs, est composée, essentiellement, de réservistes. La 443e compagnie, dont le centre de mobilisation est à Owing Mills, bourgade du Maryland, a été chargée de garder des prisonniers à Bagdad. "En vingt ans, je n'avais jamais été déployé", raconte Jack Medeiros, un sergent de 43 ans qui s'est engagé en 1980 et a passé plusieurs années dans l'active avant de rejoindre la réserve, d'abord dans le train, puis dans la police militaire.
Son premier ordre de marche a été le 3 octobre 2001, trois semaines après les attentats du 11 septembre, pour "faire du travail de garnison" auprès d'un régiment d'infanterie basé au Texas. "J'ai pensé : ça y est, nous avons une mission à remplir, le moment est venu de rendre au pays ce que je lui dois", déclare ce fils de militaire, dont les quatre frères se sont, comme lui, engagés.
Les Medeiros ont quatre enfants, et le départ de Jack, en congé de son poste de cadre commercial dans une entreprise de confection, a obligé son épouse, Tamara, à interrompre son activité de consultante en marketing pour des produits cosmétiques. "Nous avons subi une perte de revenus", dit-elle, mais la situation n'est pas devenue, pour autant, inconfortable. Assuré de retrouver son emploi au terme des deux ans de déploiement, le sergent Medeiros bénéficie aussi du paiement, par sa société, de ses cotisation d'assurance-maladie. Sa solde est augmentée de primes - présence en situation de combat, éloignement familial, crédit pour l'achat de sa résidence principale - qui lui assurent un revenu mensuel de 4 000 dollars.
Comme l'expliquait le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, le 7 janvier, le pays a choisi, il y a trente ans, une armée de volontaires, "payés ce qu'il faut pour attirer et conserver les compétences dont on a besoin". Le principe vaut pour les réservistes comme pour les militaires d'active. En temps de paix, les premiers sont tenus de s'entraîner deux jours par mois, plus deux semaines par an, ce qui leur assure un complément de revenu et, au bout de vingt ans, une retraite complémentaire. En temps de guerre, les réservistes déployés - près de 170 000, en tout, dans la période actuelle - sont bien payés et ne paient pas d'impôts.
Il n'empêche que la durée de leur mobilisation devient, pour certains d'entre eux, problématique. Trois mille cinq cents réservistes, qui s'attendaient à rentrer au pays dans les prochaines semaines, ont fait l'objet de mesures exceptionnelles, dites stop loss, qui les obligent à rester en fonctions jusqu'au moment où ils pourront être remplacés par de nouveaux arrivants. Le général Richard Myers, chef d'état-major interarmes, observait, lors de cette même conférence de presse du 7 janvier, que le mode de rotation choisi par les "hauts responsables gouvernementaux" procède par unités entières, alors qu'au Vietnam, elle se faisait pas remplacements individuels. La conséquence de cette méthode est que les militaires ayant acquis l'expérience du terrain cèdent la place, en bloc, à de nouveaux bataillons et compagnies inexpérimentés. Les réservistes dont le départ a été retardé sont priés d'assurer la jonction.
"En avril, il est parti pour une durée de 179 jours. Je l'ai attendu pour Thanksgiving, fin novembre, puis pour Noël. En fait, il ne reviendra pas avant le 15 juin", dit Jeri Sheese en parlant de son mari, sous-officier de réserve de l'Indiana qui appartient au 3e régiment de cavalerie blindée, stationné "quelque part dans le triangle sunnite". Opposée à la guerre, elle ne veut donner aucune indication qui permettrait d'identifier son mari car, dit-elle, elle l'a fait une fois, et son époux a été muté dans une autre base, d'où il peut moins facilement communiquer avec elle. Chef d'une petite entreprise, mère de deux enfants, Jeri Sheese ne se plaint pas des conséquences financières de la mobilisation de son mari, mais de la durée de son absence. Les permissions sont accordées au compte-gouttes. "Ici, à Indianapolis, il y a des familles auxquelles cela crée de sérieuses difficultés", observe-t-elle. Technicien, son mari a participé à la mise sur pied de six stations de télévision et de trois stations de radio, "mais il constate que l'armée contrôle les programmes, ce qui est contraire à la démocratie". Maintenant, dit Mme Sheese, "il ne fait rien d'intéressant, il tourne des vidéos-souvenirs pour les soldats". "Il est très déçu. Il constate, aussi, qu'une partie des soldats ne rêve que d'appuyer sur la détente et de revenir en racontant combien ils "en" ont tué", raconte-t-elle. La dépression fait des ravages, même parmi les pacifiques spécialistes des relations publiques, dont fait partie son mari. Sur les vingt membres de son groupe, cinq ont été rapatriés avant la fin de leur mission.
AOwing Mills, la specialistKareem Falcon, 22 ans, engagée dans la réserve pour payer ses études, est revenue de Bagdad sans amertume. Fille de militaire, elle a un frère très antimilitariste, mais, elle, quand elle a su qu'elle allait être envoyée en Irak, elle était "impatiente d'y arriver". Le 14 mai, elle était au Koweït, où elle a reçu un complément de formation sur la garde de prisonniers de guerre et sur les patrouilles. Le 4 juin, elle était à Bagdad, heureuse d'apprendre qu'elle était affectée au centre de détention et non à la surveillance des rues. "C'était plus sûr", évidemment. En fait de prisonniers de guerre, il s'agissait de détenus civils, arrêtés pour des vols ou des agressions, ou bien parce qu'ils étaient des responsables locaux du parti Baas. "Ils étaient beaucoup plus nombreux que nous", raconte Michael Robson, 23 ans, autre étudiant engagé dans la réserve pour l'aide financière que cela lui apporte, mais aussi parce qu'il veut devenir policier et qu'un passage par la police militaire est un bon point sur un CV. "J'ai vraiment détesté ce travail, au début", dit-il, ajoutant qu'il ne savait "pratiquement rien sur ces gens, ce qu'ils avaient fait, ce qui les attendait". "On avait eu seulement quelques leçons de base sur les coutumes à respecter", ajoute le soldat Robson, dont le père, ancien militaire, aujourd'hui fonctionnaire civil au ministère de la défense, est un "drogué de Fox News", chaîne de télévision conservatrice, et dont la mère assure qu'elle était inquiète pendant son séjour en Irak, mais ne passait pas son temps à se "ronger les ongles".
"Si ce qu'a dit Bush était vrai, il fallait y aller", dit Kareem Falcon, pas forcément convaincue que la guerre était nécessaire, mais contente d'y être allée. "Je n'ai pas été déçue", dit cette jeune fille qui se prépare à devenir professeur d'éducation physique et qui, à Bagdad, a continué à prendre, sur l'Internet, les cours de sociologie de son université de Salisbury, dans le Maryland. Ce qui l'inquiète, c'est de n'avoir fait que douze mois sur les vingt-quatre pendant lesquels elle peut être mobilisée. Elle peut donc être rappelée, alors que le sergent Medeiros, lui, a bouclé ses deux ans et n'a plus de souci à se faire. "J'ai eu de la chance", dit-il.
A la frontière de la société militaire et de la société civile, les réservistes ont, jusqu'à maintenant, "tenu", mais les premiers signes de lassitude ou d'impatience apparaissent. Chez les militaires d'active aussi, d'ailleurs. Le ministère de la défense en est très conscient. Un budget de 63 millions de dollars a été prévu par l'armée de terre pour verser des primes de 5 000 dollars aux soldats revenant d'Afghanistan et de 10 000 dollars à ceux qui rentrent d'Irak, afin de les inciter à maintenir leur engagement et à ne pas démissionner.
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