Le piège du communautarisme

Tariq Ramadan

Liberation

Le Mercredi 14 Janvier 2004

Ne cédons pas au leurre politique, la loi sur le foulard concerne tous ceux qui se disent citoyens


  
Le texte de loi contre le foulard est déjà présenté au Conseil d'Etat. Les choses s'accélèrent du côté du gouvernement. Il faut aller vite, très vite... et les élections régionales approchent. L'enjeu est d'importance et la surenchère politicienne de mise. Le débat sur le foulard est devenu le prétexte à un affrontement politique dont l'enjeu consiste, à gauche comme à droite, à rivaliser d'efforts pour montrer combien chacun est décidé à défendre la république, la laïcité et une certaine idée de l'«identité française». Forts de la certitude qu'une majorité de Français soutient la «loi contre les signes religieux», la classe politique fait mine de ne pas savoir que les raisons de cet alignement majoritaire sont nourries par des considérations troubles et troublantes. Le climat international de terreur et de violence, la peur entretenue de l'islam, la visibilité de plus en plus grande des musulmans, l'augmentation du racisme, sont autant de phénomènes qui expliquent la réaction d'une majorité de citoyens : ils ont peur, se sentent envahis, et leur perception de l'islam est largement négative. Pour élargir leur électorat, les politiques, sans vrai projet social alternatif, surfent sur cette réaction. On ne saurait trop dire leur inconscience ni dénoncer leur attitude populiste et irresponsable. Que faire face à ce triste spectacle ?


Le foulard, acte de foi 

On a tout dit sur le foulard, et les musulmans eux-mêmes se sont laissés aller à la surenchère. «Voile», «symbole», «signe», «objet de soumission»... les vocables n'ont pas manqué ni les commentaires autorisés. En terre laïque, l'autorité publique a curieusement parlé pour les musulmans, leur a expliqué leur religion et exposé comment «il fallait être moderne». On n'avait jamais connu de rabbins non juifs, ni de prêtres non chrétiens. On a vu apparaître de nouveaux muftis non musulmans. Ministres, universitaires, élus ou féministes «ont dit et interprété le bon islam», au nom d'une défense de la laïcité qui a autorisé de curieux écarts.

Or, c'est aux musulmans d'exprimer clairement leur position. Le port du foulard est une prescription islamique reconnue par toutes les écoles juridiques musulmanes (sunnites et chiites), sans exception. Il s'agit d'un acte de foi qui ne peut donc advenir qu'à l'âge de raison et doit être l'expression libre d'un choix de la conscience. Comme tout acte de foi et de conscience, il ne peut être question de l'imposer à une femme contre sa volonté ou même d'exercer une pression par l'intimidation ou la culpabilité. En toute circonstance donc, il faut refuser la contrainte... d'avoir à le porter ou d'être forcée de l'enlever.

Les musulmans ont parfois des attitudes et des propos excessifs qui tendent à brouiller l'image et à propager la peur. Foulards imposés à des jeunes filles dès l'âge de 6 ans, obsession du noir, visages voilés, propos inacceptables qui assimilent non-adhésion à la conception islamique de la pudeur et promotion de «l'impudique». Il appartient aux musulmans de dénoncer ces comportements de groupes minoritaires qui ne tiennent compte ni de la liberté des femmes ni des réalités du contexte social et qui portent de surcroît un regard méprisant sur la société dans laquelle ils ont pourtant décidé de vivre. Certaines tendances littéralistes et traditionalistes sont responsables de l'entretien de la peur au sein de la société, il faut le reconnaître et prendre position.


La laïcité et son fondement social

La loi de 1905 ne reconnaît aucun culte particulièrement mais exige de l'Etat un respect de chacun d'eux. Le Conseil d'Etat avait relevé que le port du foulard n'était pas en soi contraire au principe de la laïcité à partir du moment où il n'y avait ni prosélytisme ni trouble à l'ordre public. Quatorze ans durant, le dialogue a été efficace puisque le nombre de cas conflictuels a beaucoup diminué et que l'apaisement était tangible, avant que des considérations politiciennes ne poussent certains à jouer aux apprentis sorciers.

La laïcité a bon dos. On veut faire accroire au peuple français et aux enseignants qu'on veille sur eux, qu'on les protège des dangers qui les guettent : dépérissement de l'unité de la république, communautarisme, violence, etc. La loi contre le foulard devrait faire ce miracle et cacher, au détour, les vraies causes des dangers. Penser la laïcité en terme de lois et de structures, c'est oublier que celle-ci se fonde aussi et surtout sur une certaine idée de la citoyenneté et de l'organisation sociale : l'égalité, le refus de la discrimination et du racisme, l'accès à l'éducation, à l'emploi, à l'habitat, l'opposition au communautarisme social, sont autant de principes et de valeurs qui donnent sens au cadre légal de la laïcité. La république ne sera laïque que si elle sait renouer avec sa vocation sociale : c'est ce défi que nous sommes en droit de voir relever par la classe politique et non cette démission sans courage, à gauche comme à droite, devant les sirènes de la peur qui tétanisent une société française déstabilisée.


Se mobiliser... à quel titre ?

De nombreux musulmans se sentent injustement traités et ont envie de manifester contre un projet de loi discriminatoire. Dans de nombreuses villes, on appelle «la communauté» à se mobiliser.

S'agit-il vraiment de cela ? Comprendre cette loi comme une affaire de musulmans, n'est-ce pas tomber dans le piège tendu par la façon même dont le débat a été entamé et entretenu ? Mobiliser les seules organisations musulmanes, c'est faire le jeu de ceux qui veulent distinguer, puis isoler les citoyens de confession musulmane, en évitant le débat de fond sur la politique sociale et éducative qui concerne tous les Français.

La lutte que nous sommes en train d'entamer exige une vision claire des enjeux globaux. S'il faut se lever aujourd'hui, ce n'est pas uniquement par rapport à la loi mais bien vis-à-vis de ce qu'elle révèle en termes de manoeuvres politiciennes, de discours démagogiques, de politiques sécuritaires et liberticides destinées à se substituer aux réformes sociales radicales dont la France a besoin. Des réformes qui exigent la protection des espaces de droit pour les citoyens (et notamment celles et ceux des cités), une réelle démocratie participative et une politique égalitaire en matière d'éducation et d'accès au marché de l'emploi.

Il faut que s'affirme la conscience citoyenne. Ce combat se fonde sur des principes et des valeurs universelles et communes et non pas sur une appartenance exclusive à une communauté de foi. Il s'agit d'établir un front de résistance réunissant tous les citoyens, musulmans ou non, croyants ou athées, qui ont compris que le débat sur le foulard est un débat tronqué, qui, sous couvert de défendre la laïcité ou de s'opposer à l'oppression des femmes, est en train d'alimenter l'exclusion et le racisme.

Les termes de l'engagement doivent néanmoins être clairs. Etre opposé à une loi contre le foulard ne doit pas vouloir dire que l'on adhère au principe de cette prescription. Reconnaître à autrui le droit de vivre librement ses convictions ne veut pas dire partager ces dernières. D'aucuns, croyants, agnostiques, athées, féministes, s'opposent fermement à la loi contre les signes religieux mais ne partagent pas le choix des femmes musulmanes qui décident de se voiler. C'est leur droit et il est impératif qu'elles/ils le disent et que les citoyens de confession musulmane l'entendent. La force du mouvement de résistance résidera dans l'acceptation de ces divergences en même temps que dans la prise de conscience qu'un grand nombre de valeurs sont communes et cimentent la collaboration.

Dans le même ordre d'idée, s'opposer à la loi ne peut vouloir dire s'associer sans discernement à tous ceux qui s'y opposent. On voit aujourd'hui des groupes radicaux et sectaires essayer de tirer profit du mécontentement des musulmans. Des associations ou partis musulmans qui n'ont pas hésité à s'associer à des mouvements d'extrême droite, à soutenir le tyran Saddam Hussein, à développer des thèses radicales, revendiquent une mainmise en capitalisant l'émotion blessée des musulmans. Ils en font une affaire strictement musulmane et se contentent d'alimenter le sentiment victimaire. Il ne peut s'agir de faire cause commune avec ce type d'opportunisme.


Un front déterminé et ouvert

Cette affaire concerne tous les citoyens épris de justice et d'égalité en France. Elle concerne tous ceux qui refusent la démagogie et les faux débats autour d'une loi de la peur. C'est avec eux que nous réussirons à former un front large et pluriel de résistance aux discriminations qui s'institutionnalisent au gré d'aménagements de politiques de plus en plus sécuritaires. Nous sommes tous concernés et il en va de l'avenir de nos sociétés. Etre déterminés à vivre ensemble dans la confiance, le respect et la paix sociale, c'est être déterminés à nous battre ensemble pour lutter contre les causes de la fracture sociale. A l'opposé d'associations censées représenter «les Français issus de l'immigration» qui, pour vivre médiatiquement et politiquement, changent d'avis au gré des circonstances et acceptent de jouer le rôle d'«Arabes, de Beurs ou de musulmans de service», le front que nous appelons de nos voeux se caractérise par son indépendance citoyenne, sa défense de valeurs non négociables (justice, laïcité égalitaire, égalité des chances) et des alliances fondées en éthique et non sur la base d'enjeux électoraux.

Manifester, descendre dans la rue, mobiliser les seuls musulmans pour crier sa colère ne résoudra rien. Le piège se refermera... Les responsables du Conseil français du culte musulman (CFCM) sont mal à l'aise et en désaccord. Entre ceux qui veulent tenir la rue dans l'opposition et le CFCM qui cherche maladroitement à composer, la troisième voie est celle de la sortie déterminée du ghetto intellectuel et social dans lequel on aimerait confiner les citoyens français de confession musulmane. Il s'agit de s'engager en tant que citoyens avec tous ceux qui partagent un socle commun et solide de valeurs, qui refusent l'école à deux vitesses, les exclusions alibis, la politique sociale et économique qui communautarise, etc. Il faudra du temps et du dialogue pour établir la confiance puis des actions fortes pour être entendus. Les jeunes générations ont les moyens de ce défi : parions, au demeurant, que c'est parce qu'on le sent chaque jour davantage que ces citoyens font peur. Ils ne sont pas à acheter, parce qu'ils ne sont pas à vendre : à mille lieux des anciens notables domestiqués, ils sont les citoyens libres des démocraties modernes. Ils entament, avec leurs nouveaux partenaires, une marche libératrice hors des ghettos et des banlieues. Le débat autour du foulard est à la fois un leurre et un symptôme : en soi, c'est un faux débat mais il est néanmoins symptomatique d'une peur vis-à-vis de la présence, nouvelle et déterminée, de citoyens «d'origine immigrée», «musulmans», bien décidés à se faire respecter. Ces synergies sont l'avenir et les musulmans feraient bien, plutôt que de se mobiliser dans la réaction, de construire dans la durée afin de défendre non leurs spécificités mais des valeurs universelles. La route est longue, mais il n'en est pas d'autre pour apprendre, dans la diversité, le respect de soi et d'autrui.

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