L'échec en Irak

L'éditorial du Monde

Le Monde

Le Jeudi 15 Avril 2004

   Droit dans ses bottes : George W. Bush n'entend rien changer à sa politique irakienne. A peine a-t-il concédé mardi soir 13 avril - lors de sa troisième grande conférence de presse depuis son accession au pouvoir - que les "dernières semaines" en Irak avaient été "rudes". 

Mais il n'y voit ni "insurrection populaire" ni "guerre civile", bref rien qui soit de nature à changer le calendrier qu'il s'est fixé : transfert formel du pouvoir à une autorité irakienne le 30 juin 2004 ; élections en janvier 2005 d'une Assemblée constituante ; référendum sur la Constitution ; législatives en octobre de la même année, etc. En somme, la normalisation d'une vie démocratique dans un pays apaisé, uni et serein. 

Faut-il "internationaliser" une situation qui laisse les Américains en position d'occupants face à des occupés qui les détestent chaque jour davantage ? Autrement dit, faut-il que Washington accepte un vrai partage des responsabilités en Irak ? M. Bush évoque une nouvelle résolution de l'ONU qui permettrait à d'autres pays de se joindre à ceux qui participent à une coalition aujourd'hui de plus en plus déstabilisée. C'est vague. A moins de trois mois du "transfert" de pouvoir à Bagdad, M. Bush a-t-il une idée du type de gouvernement, d'autorité, qui incarnera la souveraineté irakienne à cette date ? Pas plus.

L'unique information qu'a confirmée cette conférence de presse est que les Etats-Unis s'apprêtent à envoyer des renforts de troupes en Irak. Et cette seule indication traduit le désarroi de la Maison Blanche. Elle explique que le président se soit senti obligé de rejeter toute comparaison avec la guerre du Vietnam. Il a raison sur le plan stratégique, militaire et diplomatique. Mais si cette référence est de plus en plus avancée aux Etats-Unis - ce mercredi 14 avril, elle barrait la "une" du quotidien populaire USA Today -, ce n'est pas par hasard. C'est bien parce que cette aventure irakienne ressemble à ces situations où la violence nourrit la violence et empêche toute issue politique : la répression des rébellions sunnite et chiite ne fera qu'accroître la mobilisation anti-américaine en Irak, rendant impossible une solution politique. Face à cela, les envolées rhétoriques de M. Bush - "l'Irak est le lieu où les ennemis du monde civilisé testent sa volonté" - faisaient mardi soir figure de formules creuses et d'écran de fumée.

La vérité est celle d'un échec. En un an, les Etats-Unis se sont montrés incapables de stabiliser l'Irak. Ils ont multiplié les erreurs politiques et militaires. Ils ont dilapidé un vrai capital de sympathie dans une population qui hésite aujourd'hui entre deux sentiments : hostilité à leur égard, crainte qu'ils ne s'en aillent... Une partie du pays est en guerre ; l'insécurité règne ailleurs. Les enlèvements font fuir investisseurs et humanitaires. L'ensemble suscite un regain de nationalisme et d'islamisme dans la région. 

A l'intérieur comme à l'extérieur du pays, les dégâts sont immenses - pour tout le monde. Le démocrate John Kerry l'a compris, qui annonce une autre politique.

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