Le plan Bush-Sharon

L'éditorial du Monde

Le Monde

Le Vendredi 16 Avril 2004

   Le président George W. Bush a annoncé, mercredi 14 avril, un changement radical de la position officielle des Etats-Unis dans le conflit israélo-palestinien. Jusqu'à présent, Washington considérait qu'il revenait aux deux parties de déterminer le tracé des frontières entre Israël et le futur Etat palestinien. 

C'était important pour préserver l'idée d'un donnant-donnant, celle d'un marché conclu entre deux parties qui avaient, chacune, des droits légitimes à faire valoir sur une même terre. 

Chacun savait bien, les Palestiniens les premiers, que l'on ne reviendrait pas à la ligne de démarcation de 1967, appelée la "ligne verte". Elle était celle du cessez-le-feu intervenu en 1948 entre Israël et les Etats arabes ; elle a volé en éclats quand l'Etat hébreu, lors de la guerre de juin 1967, a occupé la partie orientale de Jérusalem, la Cisjordanie et la bande de Gaza. Depuis, 200 000 Israéliens se sont installés dans la partie est de Jérusalem et alentour, 230 000 en Cisjordanie et 7 000 autres à Gaza.
Si un Etat palestinien doit voir le jour, aux côtés d'Israël, il sera amputé d'une partie du territoire de Cisjordanie : celle (5 %, environ) qui correspond aux blocs de colonies israéliennes les plus denses, le long de la "ligne verte". Israéliens et Palestiniens en conviennent. Mais ce sera le résultat de la négociation. Ce n'est pas une position de départ, de principe. Et, jusque-là, voulant jouer un rôle "de courtier impartial", les Etats-Unis ne prenaient pas position. M. Bush, lui, a abandonné mercredi la posture de "courtier impartial". Il défend maintenant les positions de départ de l'une des deux parties. Dans un échange de lettres consécutif à sa rencontre à Washington avec le premier ministre israélien, Ariel Sharon, il préempte le résultat d'une éventuelle négociation. Il adopte, avant celle-ci, le point de départ de la partie israélienne : illégales pour l'ONU, les colonies ont créé un fait accompli - que les Etats-Unis reconnaissent, dit M. Bush.

Il aurait pu ajouter qu'Israël, en retour, devra donner ailleurs à l'Etat palestinien une contrepartie territoriale équivalente (ce qui avait été envisagé à Camp David en 2000 et à Taba en 2001). C'eût été prendre une position de départ moins partisane. Il ne le fait pas. Il n'y a pas de contrepartie palestinienne à cet avantage israélien concédé avant même des pourparlers. M. Bush endosse la ligne de fond de M. Sharon : pour prix d'un éventuel désengagement israélien de Gaza, auquel le premier ministre se dit disposé, les Palestiniens doivent accepter de perdre, sans rien en retour, une partie de la Cisjordanie.

M. Bush avait déjà fait un pas en direction de la droite israélienne en jugeant que le chef palestinien, Yasser Arafat, n'était pas un interlocuteur légitime. Il en accomplit un autre dans le même sens en collant à la philosophie de M. Sharon : les Palestiniens doivent accepter, avant même une négociation, de limiter leurs ambitions. Loin de représenter une posture "réaliste", c'est un geste qui rend très difficile une reprise de pourparlers israélo-palestiniens.

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