Non américain
La chronique d'Eric Fottorino

L'éditorial du Monde

Le Monde

Le Mercredi 5 Mai 2004

   IL fallait y penser. Donald Rumsfeld, le secrétaire à la défense de Bush, a trouvé la formule. Il y a des mots qui tombent à pic pour se sortir des marécages.

Voyons cela de plus près, maintenant que les photos des tortures commises par six réservistes de la police militaire américaine ont fait le tour du monde. 

Ces malades du fil électrique et des sévices sur corps nus sont passibles de la cour martiale. Il faut dire qu'ils y sont allés sacrément fort, les "libérateurs" de la Mésopotamie.

Il y a deux mois déjà, un cliché – primé par le jury de la World Press – montrait un prisonnier irakien cagoulé avec son fils dans les bras. On s'était demandé quelle image cet enfant garderait de ce père sans visage.

C'était comme ça, chez les Américains. Les prisonniers, on les interrogeait toujours la tête dans le sac. Il paraît que maintenant ça va changer. Les détenus auront seulement les yeux bandés. On respire mieux, les yeux bandés ?

Mais revenons aux photographies. A la vision de ces corps nus et empilés, aux simulacres de jeux sexuels et d'accouplements. A l'expression joyeuse des tortionnaires, des beaux et même des belles militaires.

Dans la trame de ces clichés dorment des ombres d'Algérie. Ceux dont la mémoire est plus longue ont reconnu les pratiques nazies dans les ghettos, la cruauté gratuite qui consistait à humilier les juifs en les forçant à d'odieux strip-teases.

A Washington, on est passé du délit – qui pourrait bien s'appeler crime – au déni. D'abord, on a dit que ces pratiques indécentes et cruelles n'étaient le fait que d'éléments isolés.

Des brebis galeuses qu'on promet de tenir à l'écart d'un troupeau au-dessus de tout soupçon.

Mais, hier, un géneral de l'US Army a évalué à vingt-cinq le nombre de prisonniers irakiens morts sous la torture dans les prisons militaires d'Irak et d'Afghanistan.

Et les témoignages affluent, signalant d'autres cas d'agressions, comme s'il s'agissait de pratiques courantes au sein de la police militaire.

C'est le moment choisi par Donald Rumsfeld pour entrer en scène.

Que dit-il, le stratège du Pentagone ? Que les "actions des soldats sur les photos étaient totalement inacceptables". Certes. Mais encore ? C'est là qu'il faut suivre : qu'"elles étaient non américaines". Dans le texte : "Unamerican".

Pour mémoire encore, cette expression eut son heure de gloire dans les années 50, quand les zélateurs du sénateur McCarthy accusaient les sympathisants communistes d'activités anti-patriotiques.

Chaque jour, aux Etats-Unis, les soldats tombés sur le sol irakien sont érigés en héros de la Nation et leurs cercueils enveloppés dans la bannière étoilée.

Des actes barbares commis par des soldats américains sous l'uniforme américain et envoyés sur ordre du président américain, ces actes-là ne sont dnc pas américains ?

Sans doute blessent-ils l'image que se fait d'elle-même la plus grande démocratie du monde, campée sur son Etat de droit autant que sur son bon droit.

Mais que reste-t-il de crédit à un président qui voulait mener en Irak la guerre du Bien contre le Mal, quand le Bien supposé prend le visage du Mal absolu?

Envoyer cet article à un(e) ami(e):

Envoyer cet article

§ Liens:

  • Le Monde

  • "No Blood for Oil" - P h o t o   A l b u m

  • "Abuse of Iraqi Prisoners" - P h o t o s

  • "Justice for Palestine" - P h o t o   A l b u m

  •  


    Google
    Search WWW Search bintjbeil.com
    Home - English Contact Us BJ Guide Opinions Bint Jbeil E-mail News & Polls Home -  Arabic